Catégorie : C - Anecdotes, réflexions et solutions suggérées
Chers Amis,
Votre article sur "L’échec des maths à l’école" (N° 1008) m’a fort intéressé.
Mais, il me semble qu’un point essentiel, qui aurait mérité un vrai développement, n’a pas du tout été évoqué.
Le débat est à mon sens complètement déplacé lorsqu’on le situe sur le terrain des contenus. Je ne crois pas qu’il s’agisse fondamentalement de savoir s’il faut enseigner plus ou moins de statistique ou plus ou moins de géométrie et, selon tel ou tel autre principe ou encore en "expérimentant les modèles" (SIC). En réalité, il me semble que nos doctes enseignants évitent surtout de s'interroger sur ce qui différencie un "bon" professeur d'un "mauvais" ou autrement dit, sur ce qui valide les aptitudes pédagogiques et humaines des éducateurs, ainsi que leur capacité à transmettre un savoir.
Pour illustrer cela je me permets de vous faire part de mon expérience et surtout de ce que m'a expliqué un formidable professeur de mathématique Monsieur Uzan.
J'ai 42 ans aujourd'hui, j'ai toujours aimé les maths et j'avais donc, il est vrai, au moins l'avantage de n'avoir pas besoin d'être motivé. Pour autant je me souviens parfaitement que mes résultats scolaires (de mauvais à très bons) dépendaient principalement de la personnalité du prof qui m'enseignait.
Suite à des accidents de la vie, j'ai quitté l'école en fin de seconde pour travailler. J'ai repris des cours en formation professionnelle continue dans un GRETA à 25 ans pour passer un BTS de compta gestion.
Nous étions une classe de 20 adultes (de 22 à 50 ans) avec des niveaux pour la plupart extrêmement bas pour le programme de math du BTS. Pour autant, sur 20 élèves, 19 ont eu plus de la moyenne à l'examen final de math.
Lorsque je m'étonnais après les cours du formidable engouement de l'ensemble de la classe pour les maths et de la magie que semblait opérer ce professeur même sur les plus bouchés d'entre nous, Monsieur Uzan m'a dit une chose qui m'est restée à jamais : "un bon pédagogue c'est quelqu'un qui répète inlassablement la même chose sous des formes différentes, jusqu'à ce qu'il trouve celle que vous pouvez comprendre. "
Il faut dire que contrairement à certains enseignants, qui n'ont ou n'auront connu que l'école dans leur existence, ce professeur disposait également d'une solide expérience de la vie professionnelle "productive" (plusieurs années de travail en entreprise), de la psychologie (maîtrise en psycho) et qu'il développait tous ses cours, pourtant extrêmement structurés, sans aucune note.
Tout ce que j'ai appris avec lui m'est resté. Encore aujourd'hui, 20 ans après, je me souviens et j'utilise la quasi-intégralité de ses enseignements. Je sais même retrouver les raisonnements pour reconstruire les théorèmes oubliés. Parce qu'il avait su démontrer pour moi (et uniquement pour moi puisque pour mes camarades cela pouvait être par d'autres approches pédagogiques) à quoi pouvait bien servir, entre autres, ces "foutues" fonctions dans la vie pratique.
L'année suivante, nous avons changé de professeur. Il était très compétent en mathématique, très humain, très attentif, pour autant il n'a jamais su m'expliquer concrètement à quoi servaient la loi normale et autres lois statistiques, ni les vecteurs, dont j'ai oublié toutes les formules dès l'examen terminé.
Voyez-vous, ce professeur-là n'a jamais su me dire qu'un vecteur était un "objet mathématique caractérisé par une direction, un sens et une longueur" ; et j'aurais pu mourir idiot si vous ne l'aviez pas expliqué dans votre article. Mon esprit (fait comme ça) voit maintenant un peu mieux à quoi cela aurait pu me servir de connaître les vecteurs et les formules que nous apprenions mécaniquement ; je crois même que je me sens capable de me replonger là-dedans avec ce nouvel éclairage.
Mais cela c'est "mon mode personnel de compréhension des mathématiques".
Nous connaissons tous des personnes qui comprennent et appliquent l'abstraction, sans avoir le moindre besoin de la relier à la réalité. Notamment mon meilleur ami, docteur en génétique, qui manie tous les concepts mathématiques et biologiques à un très haut niveau, mais qui est incapable de comprendre un schéma électrique de va-et-vient et surtout de le brancher correctement.
Peut-être même est-ce ce qui différencie un Foucault d'un Einstein, et certainement toutes les formes d'intelligences, comme vous l'illustrez si bien dans vos articles consacrés à leur vie et à leur œuvre. La compréhension du monde n'utilise pas les mêmes circuits chez tous les individus. L'intelligence et le raisonnement ont de multiples facettes. Un problème peut se comprendre et se résoudre pareillement, en empruntant des chemins et des points de vue différents selon les individus.
Ceci s'applique à tous les enseignements, car cela me rappelle étrangement ces longs débats stériles sur l'apprentissage de la lecture, entre méthode globale ou traditionnelle. Combien de soi-disant pédagogues se sont permis de faire du terrorisme intellectuel en érigeant leur méthode en dogme ; en pensant avoir raison sur la forme et le fond, en s'autorisant tous les abus, en oubliant les objectifs à atteindre et plus grave, en bafouant l'intérêt des enfants. Combien de dyslexiques et traumatisés de l'orthographe doivent leurs tares à ces "géniaux" pédagogues qui ont permis accessoirement le boom des orthophonistes… Heureusement, il me semble, ou plutôt j'espère, que ce débat n'a plus cours aujourd'hui et que l'on considère maintenant que la bonne méthode est celle que l'enfant peut assimiler pour apprendre à lire.
Alors Mesdames et Messieurs les enseignants un peu de sérieux, faites un vrai examen de conscience. On le sait depuis longtemps en entreprise : être un bon technicien c'est bien, mais savoir diriger et motiver des humains demande des compétences qu'aucun manuel ne pourra jamais restituer ou remplacer, a fortiori quand ce sont des enfants. Surtout rappelez-vous que vos camarades de classe ne comprenaient pas de la même façon les mêmes choses que vous et que pourtant, ils arrivaient aux mêmes résultats.
Aussi, les "vecteurs" de la transmission des savoirs devraient intégrer, dans leurs approches, que chaque enfant comprend différemment en fonction de son histoire et de ce qu'il est. Sans transformer les classes en cours particuliers, il ne serait pourtant pas très difficile d'expliquer les concepts en les démontrant à chaque fois à partir de 3 ou 4 points de vue différents (la PNL (programmation neurolinguistique) apprend ça très bien).
Le débat se situe donc bien essentiellement sur les capacités pédagogiques et humaines des éducateurs à transmettre un savoir, plutôt que sur les contenus. D'ailleurs n'est-ce pas une illusion de croire que l'on trouvera un jour la forme universelle que tous les enfants réussiront à assimiler magiquement ? En attendant cette utopique solution, à laquelle il est tout aussi absurde de croire qu’en une société parfaite, ce sont les enfants qui pâtissent de ces éternels changements de cadres et de références.
Plus grave, votre article révèle une véritable démission des éducateurs. Comment y voir autre chose, si les enseignants se mettent à croire que leurs échecs proviennent des contenus ou de la seule forme de leur présentation livresque... L'histoire de l'enseignement est pourtant pleine de "nouvelles méthodes" qui, confrontées à une pratique généralisée, ont échoué. Comment a-t-on pu se faire croire, par exemple, qu'il suffisait d'écouter des cassettes pour apprendre une langue étrangère… parce que cela fonctionnait avec quelques-uns ?
Au risque de froisser quelques susceptibilités et les hautes opinions que les uns et les autres peuvent avoir d'eux-mêmes, il serait temps de se poser les bonnes questions.
Par ailleurs, je partage le sentiment que l'usage abusif des calculatrices, comme d'ailleurs des ordinateurs, crée des générations d'adultes incapables de raisonner. Ma sœur en était une preuve vivante. J'essayais de lui apprendre (pour qu'elle n'échoue pas une deuxième fois à son Bac) les fonctions et la résolution d'équation, mais sans aucun succès. Dès que je changeais un chiffre à la fonction qu'elle venait apparemment de comprendre, elle redevenait idiote ; j'en arrivais même à penser soit qu'elle se "foutait" de moi, soit qu'elle était définitivement mentalement limitée… jusqu'à ce que je m'aperçoive qu'elle avait réussi à atteindre sa terminale sans connaître les tables de multiplication. Évidemment sans cette base, je pouvais toujours m'escrimer à lui expliquer les fractions, les puissances et le reste… Cette lacune comblée, la suite fut presque une formalité et elle a eu son Bac.
Comment est-il devenu possible que dans notre système scolaire ce type d'aberration puisse exister ? Qui a laissé faire ça ?
Alors échecs des maths ou échecs et démissions des éducateurs ? Qu'ils soient professeurs ou parents…
Il ne faut pas se tromper d'origine et de cause, tant il est vrai que la plupart de nos problèmes de société pourraient se résumer à l'absence d'amour vrai pour les enfants. Cet amour qui leur donne les cadres dont ils ont besoin, qui ne les lâche pas à la moindre difficulté, qui sait être patient, qui essaye de les comprendre, de révéler et de faire éclore le meilleur, en n'oubliant pas qu'ils sont avant tout des êtres uniques avec des modes de penser qui n'appartiennent qu'à eux.
Aucun livre, aucune réforme des programmes scolaires ne pourra jamais leur apporter ça. Seul un humain peut apprendre l'humanité à un autre être. Tous ceux qui réfléchissent aux contenus et à la présentation des savoirs feraient bien de réfléchir là-dessus, pour ne pas s'illusionner sur le fait qu'ils pourront résoudre les problèmes en changeant les apparences ou le contenu des connaissances.
Évidemment, ce chemin est quelque peu plus difficile et demande une certaine capacité à se remettre en cause au bon endroit, mais je suis persuadé qu'il est le seul qui peut vraiment changer quelque chose en profondeur à nos maux de société.
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