Catégorie : C - Anecdotes, réflexions et solutions suggérées
Comment ne pas essayer de comprendre, d'expliquer l'indicible… Pourtant, j'ai beau lire et écouter ce qui se dit sur les évènements de New York
et la guerre qui se prépare, rien ne me satisfait. Qui nous dira ce que voulaient ces kamikazes ? Qui nous expliquera comment on peut en arriver là ?
Notre monde n'est pas facile à décrypter, parce que sans nous en rendre compte, nous avons depuis longtemps dépassé tous problèmes manichéens,
cette conception du monde éminemment relativiste ; les terroristes d'hier deviennent les légitimistes d'aujourd'hui et il devient très compliqué de jeter la première pierre. C'est peut-être
d'ailleurs également pour ça que la politique est devenue si plate et consensuelle.
Certainement comme beaucoup de gens, je pressens qu'il ne s'agit plus d'une question de morale, de bien ou de mal, mais je ne sais pas encore
nommer de quoi il s'agit.
Il y a encore des mots à inventer pour dire et s'expliquer ces funestes chaos dont seuls les "humains" sont capables...
Cependant, une chose reste sûre pour chaque camp, il coexiste toujours deux catégories : ceux qui décident et ceux qui meurent. Ce serait une
grave erreur que de croire que ce sont les mêmes motifs qui les animent.
Les explications sociopolitiques voudraient nous faire admettre qu'au fond, il ne s'agirait une fois de plus que d'un "simple" problème
d'accaparement des richesses ou d'extension de zone d'influence. C'est vrai c'est la propriété qui a engendré les guerres modernes et qui encore aujourd'hui fait que toutes les expériences
sociales différentes que j'ai expérimentées ont lamentablement échoué pour cause, entre autres, d'avidité humaine. Mais ces analyses ne me satisfont pas.
Non pas qu'elles soient fausses, non pas qu'elles ne suffiraient pas une fois de plus à auto-légitimer le mépris le plus total des droits et de
la vie des populations, mais parce qu'elles ne suffisent pas à donner des solutions ; et si elles ne suffisent pas c'est qu'elles sont incomplètes.
Même ceux qui parlent de haine ne mesurent pas qu'à ce niveau - se suicider en tuant 3 000 personnes – c'est un argument un peu faible, car au
fond nous avons dépassé tout entendement humain… la haine est un sentiment humain, elle doit survivre à ses méfaits pour jouir de ses actes ; mourir et tuer pour elle, de sang-froid, c'est faire
un pas de plus qui nécessite une conformation d'esprit qui dépasse largement son cadre.
L'histoire est pleine de ces déchaînements meurtriers au nom de la raison, de l'idéologie, de la foi, de la loi, … au nom de la certitude que mon
monde doit te tuer ou te laisser mourir pour que "je" et ce qui me constitue (ma famille, mes amis, ma civilisation, ma patrie, ma religion, ma propriété, …) puissent vivre.
L'Islam est une religion jeune (fondation en l'an 630). Les chrétiens (comme d'autres religions plus anciennes) ont eu leurs "fous de dieu" (les
Cathares et autres sectes hétérodoxes), leurs croisades, leur Saint Barthélemy, leurs bûchers et leurs délires obscurantistes meurtriers. A quelques années près, certains islamistes répètent ces
errances et la croisade qui se prépare en Afghanistan a tout l'air d'être celle des Albigeois. Malheureusement, les moyens de destruction actuels sont d'une autre envergure qu'il y a quelques
siècles et les conséquences d'une escalade de la terreur également… Il y a fort à parier que si les Cathares avaient eu nos moyens de destruction actuels, ils les auraient utilisés sans aucun
état d'âme.
Pourtant, tous les textes sacrés des religions monothéistes préviennent qu'il n'y a pas de dieu sur terre qui mérite qu'on l'idolâtre ou qu'on
agisse en son nom. C'est une interdiction absolue qui a été diversement interprétée par les théologiens de tous bords. Probablement pas par hasard, c'est même un des commandements qui est le plus
développé et répété dans la Bible, mais bizarrement (à ce que je connais) également rarement commenté en profondeur par les théologiens. Pourquoi cette insistance des textes sacrés sur ce point
précis, si ce n'est pour prévenir l'homme contre une maladie de l'âme qui le conduirait à oublier tous les autres commandements et à déchaîner des forces contre lesquelles aucune raison ne
saurait résister. Il s'agit en fait, sous peine de devenir fou, d'une prévention contre le fait que les réalités psychiques ne doivent jamais être transférées dans les actes, ni rechercher des
supports réels qui les auto-justifieraient.
J'ai toujours été étonné que la Bible, dans son intégralité, recèle tant d'horreurs. Je me demande aujourd'hui, si elle n'est pas un des premiers
mémentos psychiatriques exhaustif de l'âme humaine. Ce qui a été fait "en son nom" après est une autre histoire, comme c'est le cas pour tous les textes, messies et prophètes, qui ont prôné la
libération.
Une des "vraies maladies" de l'homme est probablement d'avoir toujours voulu matérialiser en réalités palpables, sa vie et des expériences qui ne
devraient être qu'intérieures ; de vouloir confondre sa réalité psychique avec les faits.
Une de mes phrases de réflexion préférée est celle de Paul Watzlawick dans "La réalité de la réalité" qui a écrit : "L'élément le plus meurtrier
de l'histoire de l'humanité est sans doute l'illusion d'une réalité "réelle" avec toutes les conséquences qui en découlent logiquement".
Après 20 siècles d'histoire, de meurtres et de terreurs en tout genre au nom des certitudes, nous arrivons au nazisme et au stalinisme, à
l'industrialisation, la rationalisation et la généralisation de l'horreur.
Au fond, le procès de Nuremberg ne nous a rien appris. Il ne nous a pas assez alerté sur ce dont est capable l'humain qui est placé et éduqué
dans des conditions particulières : nous avons oublié un peu vite que la seule défense des bourreaux était de répéter inlassablement "qu'ils n'avaient fait qu'obéir aux ordres". Des ordres
considérés comme des commandements absolus et venant d'un "dieu vivant" ; comme le font les schizos qui sont victimes de leurs voix intérieures impérieuses. Est-ce qu'on ne s'est pas trompé de
mot en ne voyant dans ces actes que de la haine. Est-ce qu'un psychopathe hait sa victime ? La haïr ce serait déjà lui donner une réalité humaine… La haine pour tuer de sang-froid est un
sentiment accessoire ; c'est un prétexte ou une conséquence pas une cause. On a également parlé de folie, sans dire de quelle folie il s'agissait.
Robert Merle (dans "la mort est mon métier") a décrit "l'âme" et les méandres psychiques des bourreaux avec une implacable et terrifiante
précision ; Primo Levi (dans "si c'est un homme") a, lui, exploré ceux des victimes. Outre sa souffrance, se plonger dans ces zones obscures de la psyché humaine ne fut pas sans conséquence, il
s'est suicidé, malheureusement comme beaucoup d'autres qui ont essayé de témoigner et de comprendre : Walter Benjamin, Stefan Zweig, Paul Celan, Bruno Bettelheim, Jean Améry, … Qui y a-t-il de si
désespérément effroyable dans la nature "humaine" ?
L'ordre, l'obéissance, le sacrifice de soi et des autres : seraient-elles les valeurs suprêmes, ciment de toutes les civilisations ? Mais encore
une fois, distinguons bien ceux qui donnent les ordres de ceux qui les exécutent.
Qui sont ces gens prêts à mourir et à tuer pour des idées ? Ne sont-ils tellement personne qu'ils sont prêts à accepter de devenir un autre
?
Oui, ils sont prêts à devenir un autre pour être enfin quelqu'un. Le problème est qu'ils semblent bloqués alors qu'ils sont adultes, dans un
processus psychologique et affectif que tous les enfants du monde doivent subir et dépasser pour s'individualiser et grandir : celui de l'obéissance et d'identification à l'autorité. C'est ainsi
que le psychisme se structure, se soumet à la raison, mais également s'individualise, pour en principe au final faire la différence entre moi et l'autre, entre ma vie psychique et la réalité. La
crise de l'adolescence marque la sortie de cette dépendance nécessaire et constructive pour devenir quelqu'un. Quand tout cela se passe bien (et c'est assez rare) nous en ressortons avec un
sentiment d'intégration des lois sociales, d'être quelqu'un, de vivre et de savoir par nous-mêmes ce qui est bon pour nous.
Malheureusement, la très grande majorité d'entre nous semblent ne jamais devoir terminer ce processus, qui se perpétue de génération en
génération. La misère psychique des parents qui se prolonge dans leurs enfants est la plus grande source de malheurs du monde.
Nos modèles de société sont à l'image de ces enfants qui n'ont jamais fini de grandir. Toute notre vie, nous aurons besoin d'un patron, d'une
autorité morale, d'un prêtre, d'un chef politique, d'un ami, d'un psy, d'un mari, d'un grand timonier, de la télé, de la police, de la justice et que sais-je encore, pour nous dire qui nous
sommes, ce que nous devons faire, sentir et penser. Pour compléter cet atavisme millénaire, la plupart d'entre nous espéreront trouver dans la consommation des biens matériels la reconnaissance
de leur existence qu'ils ne trouvent pas en eux-mêmes.
Ces fanatiques qui rejettent notre matérialisme nous dérangent et nous interrogent au plus profond de nos psychoses socialisées autour des "biens
de consommation". Ces fanatiques nous affirment que nos démocraties et leur idéologie de liberté nous éloignent de la "vraie" libération ; et d'un certain point de vue c'est vrai pour tous ceux
qui confondent le chemin avec le but à atteindre.
Le paradoxe et l'utopie constructive de nos démocraties sont de demander aux personnes de prendre en main leur destin, même si des dérives en
résultent par ailleurs. Alors même que nous savons qu'une grande majorité de personnes n'atteindront jamais leur "majorité psychique", tous les citoyens majeurs et capables juridiquement ont le
droit de vote.
Un des échecs des utopies collectivistes (qui se sont empressées de recréer des idoles) est d'avoir cru qu'on pouvait, en imposant un idéal
social, changer des schémas sociaux nécessaires à la structuration psychique et aussi vitaux que le désir de se sentir quelqu'un… Malheureusement, c'est depuis toujours une constante : "Une
société, un groupe social, fonctionne toujours au niveau le plus bas, du plus bas de ces membres" (de mémoire dixit Piaget ou Rogers, je ne me rappelle plus).
Quand ce processus d'individuation, cette quête psychique fondamentale se double de l'illusion que le sacrifice total de soi et / ou des autres
pourra conduire à ce que la figure d'autorité daignera enfin porter un regard d'amour sur le sacrifié, tout devient possible ; même de bafouer le commandement qui ordonne de respecter la
vie.
"Etre quelqu'un" est un besoin préalable et nécessaire à la possibilité d'être aimé et d'aimer les autres.
Et ceux qui dirigent, qui manipulent ces "presque humains" qui sont-ils ? Il suffit d'entendre et de voir Le Pen sympathiser avec tous les
dictateurs du monde, fussent-ils arabes et talibans, pour comprendre tout de suite de quelle engeance ils proviennent. Eux sont paranoïaques, mégalomanes, haineux, eux ont des Œdipe mal digérés,
et leur terrain de recrutement préféré se trouve bien chez tous les schizos, hystériques, refoulés sexuels, psychopathes et autres psychotiques qui cherchent désespérément à s'individualiser. Ils
agissent comme des sauveurs, en leur proposant de matérialiser leur théâtre psychique et d'abolir ainsi leur souffrance.
De victimes, ils leur proposent de devenir persécuteurs en obéissant à leur sauveur, c'est d'ailleurs une bonne part des mécanismes qui fondent
les dérives des religions et des sectes (cela a également été décrit par ailleurs par S. Karpman dans son "triangle dramatique" en analyse transactionnelle).
Bien sûr pour que le "jeu" puisse continuer, ils ne leur proposeront jamais de devenir ce qu'ils sont. Ils ne leur diront jamais que ce jeu est
sans issue parce qu'il les enfonce dans une situation paradoxale (obéir à quelqu'un d'autre pour devenir soi-même) et qu'il va chercher à l'extérieur un processus d'individuation qui ne peut être
qu'intérieur.
Combien sont-ils, sommes-nous, de par le monde, à ne pouvoir vivre sans obéir à des modèles extérieurs ? Nous avons "socialisé" nos
comportements, mais les processus sont-ils si différents ? L'engouement, le fanatisme que provoquait un Gandhi est-il si différent de celui qui conduit à obéir à un Ben Laden ? Ces kamikazes sont
en tous les cas certainement plus proches de nous dans leurs actes d'idolâtrie et leur façon désespérée de devenir quelqu'un, que voudraient bien nous le laisser croire nos médias intoxiqués. A
ce propos nos mises en scène médiatiques ne font que susciter de nouvelles vocations. Grâce à l'imbécillité et à l'ignorance des médias, ces "souffrants" deviennent des "stars" à l'échelle
planétaire. A posteriori, cela justifie leur acte de mort narcissique.
Guy Debord nous avait prévenus dans la "société du spectacle" : "Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de
production s'annonce comme une immense accumulation de spectacles. Tout ce qui était directement vécu s'est éloigné dans une représentation". C'est ce que nous vivons aujourd'hui qu'il annonçait
: nos existences, nos morts et celles des autres deviendront de plus en plus virtuelles à mesure que les outils de représentation et de communication se développeront… Ce n'est plus le savoir et
l'humanité qui, dans l'échelle des valeurs, tiennent la première place, c'est la notoriété ; et nous avons raison de nous faire du souci sur les conséquences terrifiantes de ce changement de
paradigme. Tout le monde peut devenir célèbre, même et surtout en faisant un acte insensé ; qui dans "le peuple" admire encore un Pierre-Gilles de Gennes ou un Georges Charpak, qui connaît Claude
Cohen-Tannoudji (prix Nobel de physique 1997) ?
L'attentat du World Trade Center est notre punition pour l'insouciance des caméras, des dirigeants et des consciences, qui préfèrent le spectacle
à la connaissance, et qui, plus grave, détournent pudiquement leurs objectifs, leurs pensées et leur humanité de tous ceux qui meurent sans nom, tous les jours oubliés.
La macabre liste est longue, comme l'a si bien exprimé Gérard Prémel, de toutes ces minutes de silence qui ont été manquées, en mémoire de toutes
ces souffrances anonymes et innommées.
Pour autant, est-ce qu'on peut tendre l'autre joue si l'autre, aveuglé par sa folie, est tout prêt à nous en mettre une autre ?
Jésus s'est fait crucifier, Gandhi assassiner, Martin Luther King idem et le Tibet est toujours occupé, ... là aussi la liste est longue des
absents qu'on souhaiterait encore présents qui ont refusé tout compromis avec la violence.
Alors oui, foutons-leur sur la gueule, mais surtout pas au nom du bien contre le mal. Pour une fois soyons vrais : au nom de mon droit à te
survivre, au nom du droit du plus fort sur le plus faible, au nom de mon égoïsme de nanti, au nom du fait que je ne suis pas prêt à te céder quoi que ce soit pour que tu puisses devenir
quelqu'un… ta mort m'arrange, elle m'autorise à avoir l'illusion de me croire meilleur.
Je comprends mieux aujourd'hui ce proverbe italien que répétait mon père qui a fait la guerre du bon côté de la barrière : "tra la tigna e la
rogna bisogna a volte scegliere" (il s'agit de la teigne et de la gale en italien), qu'il traduisait par "entre la peste et le choléra, il faut parfois choisir" ; … mais je continue à le trouver
insupportable.
Peut-être un jour nos dirigeants et nous-mêmes ou plus probablement nos descendants saurons faire que tous les habitants de la terre deviennent
quelqu'un ; même dans l'horreur la plus absolue, on peut toujours rêver…
Le 06 / 10 / 2001 - Un citoyen de l'univers
Le 07 / 10 / 2001
Hasard ou coïncidence : les Etats-Unis commencent les bombardements sur l'Afghanistan…
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